Des barils de matières grises pour les énergies de demain

Enjeu stratégique, l'énergie est aujourd'hui un secteur économique en plein bouleversement. Tour d'horizon des grandes interrogations et des perspectives en termes d'emploi.L'énergie est incontestablement l'un des grands enjeux des décennies à venir.
Pour de nombreux analystes, nous voyons aujourd'hui se dessiner la fin d'un modèle énergétique, hérité de l'ère industrielle et fondé sur l'exploitation des ressources fossiles (pétrole, gaz, charbon). Les chiffres sont là : dans les réserves mondiales, il reste du pétrole pour 40 ans, du gaz naturel pour 60 ans et du charbon pour 200 ans1. Sans compter la croissance démographique mondiale et le développement économique de puissances comme la Chine ou l'Inde, qui vont considérablement renforcer la demande.
Selon Claude Fischer, secrétaire générale de Confrontations Europe, lors d'une récente conférence, « ces mutations provoquent des peurs et des replis. Or l'UE peut devenir une force d'union pour préparer les politiques de relance de l'économie (...) et les articuler aux enjeux de régulation pour l'environnement et le climat. »
« Fin d'un modèle énergétique » ou « transition énergétique » ?

Dans ce contexte de forte croissance de la demande, la lutte contre le changement climatique, dont l'une des principales causes est l'émission de CO2 résultant de la consommation des énergies fossiles, est désormais une préoccupation incontournable. « Cette lutte se structure autour de trois axes », analyse Hervé Casterman, Directeur Environnement Climat à la Direction de la Stratégie et du Développement Durable de GDF SUEZ.
« D'abord, améliorer la maîtrise de l'énergie en allant vers une plus grande efficacité énergétique. L'objectif est de réduire la consommation d'énergie sur toute la chaîne, du producteur à l'utilisateur. Ensuite, décarboner l'énergie utilisée. Il s'agit pour cela de développer le recours aux énergies renouvelables2 et au nucléaire qui ne produisent pas de gaz à
effet de serre. Enfin, traiter le CO2 émis, notamment via une technique en cours de développement, appelée captation-stockage du CO2, qui consiste à extraire le CO2 des fumées de combustion et à le stocker sous terre3 ». Même son de cloche chez EDF, qui a fait de la relance du nucléaire dans le monde, du développement des énergies renouvelables et de la recherche de l'éco-efficacité énergétique des priorités stratégiques du groupe pour la période 2008-2012.
Chez Total, on préfère parler de « transition énergétique ». « La question qui se pose aujourd'hui, c'est celle d'un mixte énergétique raisonné et équilibré », précise Adrien Bechonnet, Directeur des Relations Écoles chez Total. Cela signifie utiliser les ressources fossiles avec intelligence en les réservant, par exemple, aux activités pétro-chimiques ou aux transports, à condition qu'ils soient eux-mêmes conçus pour économiser l'énergie. « Mais nous n'allons pas cesser de recourir aux énergies fossiles demain matin : d'après nous, d'ici 2040, 70% de la consommation mondiale sera encore d'origine fossile. La transition énergétique va se faire sur du très long terme », ajoute-t-il.
Développement, innovation, ouverture des marchés : un secteur économique en plein boum
Quel que soit le scénario envisagé, les acteurs du secteur investissent massivement pour mettre au point les solutions énergétiques de demain. L'innovation est plus que jamais un axe stratégique prioritaire pour tous les acteurs du secteur. EDF a ainsi créé, en partenariat avec l'École des Mines de Paris et l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne, un centre européen de recherche en efficacité énergétique, baptisé Ecleer4. Chez GDF SUEZ, on étudie comment mieux produire les énergies renouvelables à moindre prix ou comment intégrer leur utilisation aux bâtiments existants. La captation du CO2 fait également partie des grands thèmes de recherche actuels, tout comme les énergies solaires. A noter aussi qu'en France, de nombreux énergéticiens travaillent en association avec les centres de recherche fondamentale à la mise au point des centrales nucléaires de la 3ème et 4ème génération (type EPR)5 ou participent à ITER, le plus grand projet de recherche au monde dans le domaine de la fusion nucléaire6.
L'ouverture du marché de l'énergie7, depuis le 1er juillet 2007, bouleverse également la donne. La Commission de Régulation de l'Énergie (CRE) dénombre aujourd'hui plus de 30 fournisseurs différents sur le marché français, dont une quinzaine d'entreprises étrangères. A côté des fournisseurs historiques EDF et GDF Suez, il faut désormais compter des opérateurs privés comme Poweo, Direct Énergie, Planète Oui, Enercoop, France Énergie Eolienne, etc., mais aussi des acteurs allemands, espagnols ou belges. Conséquence : les grands groupes se lancent à leur tour dans le trading de l'énergie et ont créé leur propre salle des marchés.
Trouver de la matière grise : un enjeu stratégique
Mutations, développement, ouverture des marchés, innovations... les ressources humaines constituent donc un enjeu stratégique pour toutes les entreprises du secteur. « Il nous faut avant tout des barils de matière grise ! », plaisante Adrien Bechonnet.
Pour Hervé Casterman, on pourrait aussi avoir de plus en plus recours à d'autres expertises comme l'économie, la sociologie ou l'urbanisme au sein des projets car GDF-Suez recrute sur tous les maillons de la chaîne : de la production jusqu'à la distribution en passant par le trading, les relations clientèles et commerciales, les métiers de l'eau et des déchets... « Sans oublier que l'université produit des esprits autonomes et ouverts, peut-être mieux préparés que d'autres à appréhender toutes les questions qui se posent », conclut-il. En effet, GDF-Suez envisage de recruter 1200 jeunes diplômés d'ici 2014.
| Témoignage
« Après une maîtrise de physique et un DEA d'astrophysique, je voulais faire de la recherche pure, mais le nombre de bourses de doctorat était très limité. Je me suis réorientée vers une formation beaucoup plus appliquée : un DEA de mécanique des fluides et thermique, puis un doctorat Centrale Paris/GDF financé par l'ADEME (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie). J'ai été embauchée par GDF juste après ma soutenance de thèse comme ingénieur de recherche. Pendant trois ans et demi, j'ai travaillé avec des universitaires et des industriels européens sur l'optimisation de la combustion dans les brûleurs - un projet passionnant. Aujourd'hui, je suis chef de macro-projet : nous réfléchissons à la place des différentes énergies au sein du bâtiment de demain. Mon message aux étudiants des universités : les doctorats sont appréciés des entreprises lorsque les sujets de recherche sont très appliqués. Passer par l'Université et aller jusqu'au doctorat est un vrai signe de motivation et d'autonomie dans le travail. ». Virginie QUILICHINI
Chef de Macro-Projet Bâtiments de demain |
En savoir plus (notes) :
1.Source : Observatoire de l'Énergie d'après la BP Amoco Review of World Energy (2004).
2.Les énergies solaire, éolienne, géothermique, hydraulique, la biomasse.
3.Soit dans des gisements qui ont autrefois servi à produire des hydrocarbures, soit dans des nappes d'eau non potables.
4.European Centre and Laboratories for Energy Efficiency Resarch.
5.European Pressurized Reactor : projet conçu et développé par Areva. Trois chantiers de construction de ce réacteur nucléaire de 3ème génération sont en cours, en Finlande, en Chine et en France, sur le site de Flamanville.
6.ITER est un projet international commun, associant l'Union Européenne, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud, le Japon, la Russie et les Etats-Unis. Il est situé à Cadarache, en France. L'objectif : démontrer la faisabilité technologique et industrielle d'un réacteur de fusion nucléaire.
7.L'ouverture à la concurrence concerne la production et la commercialisation de l'électricité et du gaz. Le transport et la distribution restent sous la responsabilité d'EDF et de GDF SUEZ.
Crédits photos : 1,2 et 4 : EDF Médiathèque / Marc DIDIER, 3 : GDF SUEZ/ Pierre-François GROSJEAN














