Parrains

44
Anna Stellinger
Directrice de Sieps - (Swedish Institute for European Policy Studies)
« Il y a trois types de discours sur la jeunesse. Celui de la jeunesse comme victime  qu'il faut protéger, celui de la jeunesse comme  menace  dont il faut se protéger et, bien évidemment, la jeunesse comme une ressource. Trop souvent, en France, le discours dominant est celui de la jeunesse comme victime. Mails il y a trois bonnes nouvelles : nous avons une jeunesse française très engagée, une jeunesse qui a besoin d'inscrire son parcours individuel dans un projet commun et une jeunesse qui a des aspirations très fortes envers l'entreprise. »

Les jeunes français face à l’avenir :
un potentiel à libérer


La jeunesse française va mal, elle a le « moral en berne », elle « broie du noir »… Encore pire : désœuvrée, démotivée, la jeunesse de notre pays ne serait plus prête à travailler, portant en elle une grande méfiance quasi-héréditaire envers le monde de l’entreprise. Complexée, repliée sur elle-même, cette nouvelle génération refuserait le changement et le monde extérieur. Ce discours sur les jeunes générations - nos citoyens de demain - est le même depuis des décennies en France.

Certes, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Seul un jeune Français sur quatre croit dans son avenir personnel*. Quant à l’avenir de la société dans laquelle ils vivent, 4% d’entre eux le conçoivent de manière positive. C’est une évidence, le mythe de l’intégration républicaine a du plomb dans l’aile. La jeunesse française n’arrive plus a se projeter ni dans son propre avenir, ni dans celui de la société.

Cette difficulté à croire en l’avenir déteint bien évidemment sur la vision qu’ont les jeunes français du travail, des institutions, de la famille. Une vaste enquête internationale auprès de plus de 22 000 personnes dans 17 pays dans le monde, lancée par la Fondation pour l’innovation politique et analysée par un panel d’une quinzaine d’experts internationaux sous ma direction, a créé un vif débat dans le monde économique, politique et social en France. C’est vrai qu’il y avait de quoi provoquer des réactions alarmistes : les jeunes français, comparés aux autres jeunesses, sont de loin les plus déprimés.

Dans la comparaison, l’optimisme des jeunes scandinaves et américains est presque indécent : plus de 6 jeunes sur 10 sont confiants dans l’avenir. Dans ces régions du monde, qui pourtant ne partagent pas la même histoire économique, politique et sociale, les jeunes osent se tourner vers l’avenir avec réelle conviction : si je veux changer les choses, je peux. Impossible is nothing n’est pas qu’un slogan pour une marque de vêtements sportifs. Le dénominateur commun entre ces systèmes, apparemment diamétralement opposés ? Un discours qui fait sens aux jeunes. Discours véhiculé par l’État dans les pays scandinaves, discours créé et répété par les grassroot movements, tels que les associations de parents d’élèves, professeurs, ou encore clubs sportifs, aux États-Unis. En tous les cas, un discours qui se renouvelle et qui inclut les jeunes et leurs ambitions dans le projet de société.

Pour revenir au cas français, faut-il rester sur cette image négative, d’une jeunesse française peureuse et pessimiste ? S’il y un message fort que j’ai souhaité faire ressortir dans mes recherches, c’est qu’en regardant derrière ce constat général, on trouve une autre réalité d’une jeunesse française qui a des ambitions, qui veut encore y croire, qui, malgré une entrée sur le marché de l’emploi parfois périlleuse, rêve d’un travail passionnant dans lequel elle souhaite s’investir bien au-delà de 35 heures hebdomadaires. Car si seulement un jeune français sur quatre pense qu’il aura un bon travail dans l’avenir, près de 70 % d’entre eux affirment qu’une belle vie, c’est avant tout d’avoir un travail passionnant. Même constat au sujet de la vie en société : certes, les jeunes français ont du mal à s’identifier au modèle républicain, mais ils sont loin d’être désengagés. Ils sont même une exception en Europe : les jeunes Français sont les seuls à être davantage engagés dans des associations que la génération précédente. Dans le domaine relationnel, constat similaire : si la jeunesse française souhaite prendre une plus grande autonomie face à la famille, elle est loin de rejeter cette institution, qui reste pour 9 jeunes sur 10, l’élément qui leur permet de construire leur identité.

En d’autres mots, une jeunesse ambitieuse, avec de grandes attentes envers le monde du travail, qui s’engage dans la société et qui donne une place importante à la famille. Une image que nous n’avons pas l’habitude de voir de la jeunesse française. Pourtant, elle est bien réelle.

Or il se passe quelque chose lorsque les jeunes français sont confrontés à la vie en entreprise. Si les jeunes français sont 70 %, à l’âge de 16-19 ans, à penser qu’une belle vie, c’est avant tout d’avoir un travail passionnant, ils sont seulement 57 % à penser la même chose 10 ans après. Les raisons sont multiples et souvent évoquées : le cloisonnement entre le monde de l’éducation et le monde de l’entreprise, une méconnaissance chez les jeunes de la réalité qui les attend, une difficile entrée dans le monde du travail doublée de statuts souvent précaires.

Au-delà des solutions concrètes que nous suggèrent les exemples étrangers (partenariats universités-entreprises, ouverture des Conseils d’administration des universités, développement du mentoring, orientation professionnelle réinventée, valorisation de la réflexion individuelle dès l’école, etc), ces exemples soulèvent également une question importante. Face à l’échec du discours collectif français - qui semble être crédible à une minorité infime de jeunes français - nous avons la responsabilité de reformuler un projet, un discours, qui fassent sens aux jeunes.

Les universités et les entreprises en France, dans une collaboration fructueuse, ne seraient-elles pas aujourd’hui les plus àmême de porter ce message aux jeunes Français ?


* Les jeunesses face à leur avenir. Une enquête internationale. Sous la direction d’Anna Stellinger. Fondation pour l’innovation politique, janvier 2008.

Attention, ouverture dans une nouvelle fenêtre. PDFImprimerEnvoyer